The Saints Culture

« The Saints Culture » (ou la Culture des Saints) est une tendance extrémiste répandue au sein du mouvement suprémaciste blanc, qui consiste à vénérer comme saints des individus ayant commis des actes extrêmes de violence motivés par la haine. Ces dernières années, ce phénomène a été revitalisé dans certains espaces en ligne et a acquis une nouvelle importance. Cependant, la glorification et la déification d’individus qui ont préconisé ou commis des actes d’extrême violence et de terrorisme au nom de la suprématie blanche ont un héritage qui remonte à 150 ans. Cet héritage trouve ses racines dans des événements historiques tels que la guerre de Sécession, le mouvement des droits civiques et la résurgence contemporaine des idéologies d’extrême droite. Parallèlement à ces moments cruciaux, des textes idéologiques tels que le roman de fiction « The Turner Diaries » (écrit par un néo-nazi) ont joué un rôle crucial dans l’élaboration de récits de « saints » et de « martyrs », déformant la compréhension religieuse traditionnelle de ces mots pour sanctifier et élever ceux qui mènent des attaques motivées par la haine et la violence antigouvernementale. L’avènement de l’internet et des plateformes de médias sociaux a amplifié ce phénomène de manière exponentielle, les communautés suprématistes blanches diffusant en ligne des manifestes, des mèmes et des vidéos « livestream » liés à des attentats et utilisant des termes religieux pour vénérer des terroristes à l’occasion d’anniversaires importants, dans l’intention d’inspirer des individus partageant les mêmes idées. Cette tendance pernicieuse est omniprésente et dangereuse, car elle transforme les actes d’extrême violence en actes macabres de dévotion et fétichise les auteurs comme des icônes.

Aux origines de cette mouvance

Les Saints trouvent leur origine dans une croyance née au début des années 80 par l’ancien responsable du Klu Klux Klan au Texas et de la Nation Aryenne, Louis Beam. Ce dernier constatant l’échec des actions des groupes hiérarchisés comme le KKK, plaide, à la place, en faveur d’un plus grand nombre d’attaques menées par des acteurs isolés, des loups solitaires. Néanmoins, la culture détournée du Saint ou du martyr ne lui est pas directement imputable

L’adoption d’une philosophie de résistance sans chef a permis à certains extrémistes de se passer d’un siège physique, d’une liste de membres ou d’un lieu de rencontre désigné. Cela a favorisé le passage à la mobilisation en ligne et à la formation de cellules semi-indépendantes ne comprenant pas plus de six individus, comme le soulignait et le suggèrait dans son essai de Beam. Cette évolution stratégique visait à éliminer le risque d’infiltration par des agents fédéraux et à protéger les dirigeants de l’organisation contre les poursuites judiciaires.

Il faut s’attarder sur les oeuvres de William Luther Pearce et de James Mason pour bien comprendre la mécanique et les stratégies mises en place par cette mouvance. Leurs textes servent de documents de référence, voire de bible et de plan, pour les communautés de suprémacistes blancs. Ces textes glorifient les actions violentes sous toutes leurs formes, et notamment le terrorisme de masse, et les acteurs les produisant deviennent ainsi des martyrs à la cause, leur mort étant présenté comme le sacrifice ultime.

Il en va ainsi aussi d’une certaine déification de certains. C’est le cas de James Mason chez qui on va en pélerinage pour demander conseil. Cet homme, conseiller de la division AtomWaffen, groupe paramilitaire terroriste néo-nazi, plaide inlassablement pour le retour à une Amérique blanche, par tous les moyens violents pour y parvenir sont bons. Notamment, les actions terroristes aveugles qui déstabilisent la société. Ainsi à ses yeux Timothy McVeigh, le terroriste responsable de l’attentat en 1995 d’Oklahoma City, est un héros, tout comme James Alex Fields, le conducteur de la voiture-bélier qui a tué Heather Meyer à Charlottesville, en 2017.

Les acteurs clefs

Les principaux promoteurs de la culture des saints sont les accélérationnistes, une sous-culture néonazie suprémaciste blanche qui croit en l’accélération d’une insurrection violente afin de provoquer l’effondrement politique et sociétal et d’établir un ethno-État blanc.

Stratégie de communication

Les communautés accélérationnistes s’organisent sur Telegram au sein d’un réseau informel de chaînes souvent identifiées comme « Terrorgram », où elles publient des calendriers mensuels désignant des jours spécifiques à des terroristes suprémacistes blancs. Des icônes symboliques sur le calendrier représentent la nature de la commémoration. Les gâteaux représentent les anniversaires ; les runes de mort marquent ceux qui sont décédés de leur propre main, des mains des forces de l’ordre ou de la peine capitale ; et les cadenas indiquent la capture et l’incarcération. Les jours où des attentats ont été commis sont signalés par des bombes ou des armes spécifiques indiquant le mode d’attaque. Ces calendriers sont accompagnés d’une liste énumérant ces « saints » avec la signature traditionnelle du pouvoir blanc « Hail Victory » (traduction anglaise du célèbre salut nazi « Sieg Heil ») convertie en « Hail the Saints » et ornée de croix gammées.

Calendrier des saints de janvier 2024 avec symboles indiquant le genre de commémoration et liste des « saints » partagée par une chaîne Telegram du réseau « Terrorgram ».

Dans le domaine des idéologies du pouvoir blanc, les changements démographiques dans la société sont perçus comme une menace pour la domination culturelle jugée si cruciale par les suprémacistes blancs. Outre les calendriers des « saints », cette perception se concrétise à travers d’autres types de contenus générés par les utilisateurs, tels que la création de cartes de « saints » – des représentations symboliques consacrées à des figures canonisées au sein du mouvement.

Ces cartes, créées dans le style des cartes à collectionner, répertorient les statistiques de chaque terroriste, y compris le nombre de victimes, leur motivation et ceux qu’ils ont inspirés, leurs « disciples ». Cette appropriation de la terminologie religieuse, qui va jusqu’à qualifier d’« écrits sacrés » des ouvrages littéraires fondateurs, sert de tactique délibérée pour dissimuler la vénération habituelle des terroristes suprémacistes blancs sous un vernis de respectabilité et d’approbation. Outre les informations sur les auteurs et les attentats, ces cartes comportent souvent des symboles iconographiques qui renforcent les actions ou les croyances de ceux qui sont considérés comme des saints dans la promotion des objectifs de la suprématie blanche. En tant qu’outils visuels et informatifs, ces cartes jouent un rôle essentiel dans la culture de récits communs et dans le renforcement d’un sentiment d’unité et d’identité collective parmi les adeptes.

Quels sont les Saints les plus vénérés ?

Une trinité se dégage. Ils ont commis les attentats les plus atroces de ces dernières décennies. Timothy McVeigh, Dylann Roof, Brenton Tarrant auxquels on pourrait rajouter Andres Breivik. Même si les Etats-Unis restent le terrain de jeu préféré des accélérationnistes, les attentats de Christchurch en Nouvelle-Zélande ou ceux d’Oslo et d’Utøya en Norvège montrent que les idées de cette mouvance ne sont pas uniquement le fait des Américains et même si, cela reste une minorité, elle est suffisamment agissante.

Le fait est qu’ils s’inspirent des uns et des autres. Ainsi, Tarrant a avoué avoir été inspiré par Roof et Breivik. Quant à Roof, il s’est radicalisé petit à petit en ligne et son souhait, au moment de son attentat, était de commencer une guerre raciale.

Ce cycle de violence ne peut qu’être renforcé par la vénération de ces individus comme des « saints » au sein des communautés en ligne du pouvoir blanc, une glorification perverse qui encourage de nouveaux actes de terrorisme. Les communautés en ligne qui célèbrent ces figures, commémorent non seulement leurs actions, mais servent également de cri de ralliement pour de futures violences, créant ainsi un dangereux cercle vicieux d’inspiration et de radicalisation. Les extrémistes suprémacistes blancs vénèrent les chaînes Terrorgram, qui leur servent de moyen d’expression pour leur dévotion mutuelle envers les terroristes « sanctifiés ». La béatification de ces terroristes dans les annales de l’histoire de la suprématie blanche constitue un vecteur dangereux pour le recrutement, l’endoctrinement et l’action.