#17 Et si les alternatives au web avaient survécu ?

MSN, une des alternatives au web

Dans ce numéro :
→ Et si Gopher s’était imposé face au WWW (World Wide Web) ?
→ Microsoft Service Network : à quoi avons-nous échappé ?
→ AOL : le minitel du Net
→ En bref

Et si en 1995, le web, tel que nous le connaissons aujourd’hui, avait pris un autre visage. Et si l’architecture du système basé sur l’hypertexte avait sombré dans l’oubli, quel visage aurait aujourd’hui cette partie d’Internet ? Est-ce que nous discuterions d’économie de l’attention ? Est-ce que nous aurions à batailler contre les cookies tiers ? A enquêter sur les dark patterns ? A protéger coûte que coûte la neutralité du net ? A choisir soigneusement son navigateur pour surfer tranquillement ? A activer un bloqueur de pub pour ne pas être parasité par du contenu non désirable ? Le RGPD existerait-il ? Ou encore serions-nous conscient.e.s que certains sites web sont énergivores et contribuent donc au réchauffement climatique ?

Et si…

25 ans après, se poser ces questions peut se révéler fantaisiste, voire utopique. En 2020, nous nous ne les posons pas vraiment en fait. Nous tenons tous pour acquis qu’il n’existe pas d’alternative(s) au web, que celui-ci est immuable, que cette partie de la toile a été et sera toujours. Notre imaginaire numérique reste bloqué sur le lien hypertexte et l’HTML. Et même si son inventeur Tim Berners-Lee dénonce depuis des années publiquement la mainmise des Big Tech sur le net et de leur accaparation des données des utilisateurices, bien loin de sa vision ouverte et démocratique du web, au point de vouloir sauver sa créature en se lançant dans une nouvelle aventure, nous continuons à l’utiliser quotidiennement.

Pourtant, en 1995, les alternatives au web existaient… eh oui. Elles ont toutes finies au cimetière d’Internet, mais elles ont eu le mérite de proposer autre chose, pour le meilleur et souvent le pire.

Ce dernier numéro est donc consacré à une rétrospective de ces alternatives. J’en profite pour vous informer que Futuromium fait une pause estivale et reprendra le 2 septembre prochain. Je vous souhaite à tous et à toutes de bonnes vacances, prenez soin de vous (gestes barrières, toussa, toussa) et à la rentrée !

Bonne lecture !

— Dominique

MSN, une des alternatives au web

Et si Gopher s’était imposé face au world wide web ?

Et si Gopher nous était conté ? Qui se souvient aujourd’hui de ce protocole ? Les premiers internautes ne peuvent pas l’avoir oublié. Ce fut en effet le premier service à rendre Internet convivial. Il permit de se brancher, grâce à des serveurs Telnet, à des moteurs de recherche, à des serveurs de fichiers, à des annuaires téléphoniques, etc. et ce sans distinction de plateforme et à l’aide d’un seul client. Il initia l’accès universel à Internet, offrant à chacun.e la possibilité de naviguer, d’accéder et de participer à cette nouvelle aventure. Nous sommes en 1991 et on doit l’invention de ce protocole à l’université du Minnesota, grâce à quatre chercheurs : Mark P. McCahill, Farhad Anklesaria, Paul Lindner, Daniel Torrey et Bob Alberti.  Gopher a été conçu pour que  :

  • le système hiérarchique des fichiers soit compréhensible pour les utilisateurices ;
  • la syntaxe soit simple ;
  • la mise en place du système soit rapide et ne coûte pas cher ;
  • l’indexation des fichiers soit extensible pour améliorer la recherche.

En résumé, tout ce que ne faisait pas le duo http/html à ses débuts ou difficilement, Gopher le proposait. Pourtant, quelques années plus tard, ce duo a supplanté Gopher pour s’imposer universellement. Les raisons de cette déchéance sont nombreuses :

  • L’université du Minnesota annonça en 1993 que désormais elle facturerait les implémentations du protocole gopher sur les serveurs ;
  • Système ouvert, le protocole fut implémenté directement dans le navigateur Mosaic (l’ancêtre d’Internet Explorer). Or, c’est Mosaic qui a popularisé le WWW ;
  • La syntaxe Gopher était plus rigide que l’HTML, beaucoup plus ouvert.

Pour autant, le protocole n’est pas tout à fait mort, puisqu’en janvier dernier, on dénombrait 395 serveurs. Aujourd’hui, pour naviguer sur les sites Gopher, il suffit d’installer une extension sur votre navigateur Chrome ou Firefox . Si vous voulez voir à quoi ressemble un site Gopher, entrez cette adresse gopher://taz.de/ et vous serez surpris.e.s par la simplicité du contenu, sans pub, sans aucun cookies, très loin des pages web bling bling que nous connaissons actuellement. Et si vous vous voulez voir à quoi ressemble le code, tapez cette adresse gopher://taz.de/o/.

Par ailleurs, des personnes se sont regroupées autour du Overbite Project pour continuer à faire vivre le gopherspace. Une des tâches qu’elles se sont fixées est de proposer une alternative sur mobile.

Alors Gopher est-il mort trop tôt ? Au regard de la situation actuelle, on peut le regretter car si on avait continué à l’utiliser l’impact du numérique sur l’environnement serait moindre, nos données personnelles protégées, etc. Une pause Gopher pourrait nous faire du bien.

Microsoft Service Network (MSN) : à quoi avons-nous échappé ?

Ah MSN… non pas Messenger… MSN… le vrai, l’unique MSN ? The Microsoft Network ?  Vous ne connaissez pas ? Normal, ce fut un total échec. En revanche vous connaissez tous son instigateur, Bill Gates. Or si vous suivez un peu cet homme, vous savez qu’il n’aime pas beaucoup les environnements ouverts et libres. Ainsi, à ses yeux, Internet était une totale incongruité. Oui, vous avez bien lu, une totale incongruité. Il eut donc la lumineuse idée de concevoir un contre-internet, qui vit le jour le 24 août 1995, en même temps que la sortie de Windows 95.

Avec MSN, nous devions nous connecter via MSN Dial-Up, le fournisseur d’accès de Microsoft, nous arrivions sur le portail web Microsoft Internet Start, page par défaut de Microsoft Explorer, le navigateur. Les recherches se faisaient sur MSN Search, on récupérait nos emails via outlook.com (qui faisait aussi office d’agenda en ligne), on jouait sur MSN Games, on chattait sur MSN Messenger… En résumé, les client.e.s de MSN n’avaient pas la possibilité d’aller autre part. Ils/elles étaient enfermées dans la bulle Microsoft. Si vous souhaitiez aller sur le web, vous deviez passer par un autre FAI.

Cette aventure dura trois ans et la mégalomanie de Bill Gates se heurta violemment à la réalité : personne ne voulait de son MSN. Donc en 1998, exit ce service d’accès. MSN poursuivra son chemin mais avec d’autres objectifs et d’autres services, avec les succès et les échecs que nous connaissons tous, plus ou moins.

Il n’en reste pas moins que la vision totalitaire de Gates a fait quand même quelques émules. Google, en fournissant exactement les mêmes services, mais en les proposant gratuitement, a certainement parachevé ce que Bill Gates aurait voulu. La différence majeure étant que Google a préféré s’appuyer sur le web pour prospérer.

Mais imaginons, un instant, que Microsoft ait réussi son pari, à savoir imposer au monde sa vision d’un internet dont le contenu était totalement payant. A l’époque, l’entreprise était toute puissante, il n’y avait que le M des GAFAM : Facebook et Google n’existaient pas, Amazon n’était qu’un garage rempli de bouquins et Apple était en pleine déconfiture. Bref, a priori, tout aurait du se passer comme prévu. Mais tout aurait été concentré entre les mains d’une seule et unique entreprise. Il est fort probable que Microsoft aurait cadenassé le contenu, imposant une hiérarchie verticale de l’information, propriétaire.

Mais c’est parce que cette puissance a aveuglé Microsoft et son fondateur que MSN a été un échec retentissant. Tout était conçu pour qu’on s’abonne au service et en particulier grâce à une icône sur le bureau de Windows qui permettait aux utilisateurs de s’inscrire au service MSN en un clic de souris.

Les concurrents dont AOL ont donc sauté sur l’occasion pour dénoncer une violation de la loi. antitrust. Mais en règle générale, ce qui a tué aussi MSN est sa lenteur extrême, la coquille vide que c’était, par manque d’utilisateurs.

Et ouf heureusement qu’aujourd’hui, on en parle au passé.

AOL : le minitel du Net

Nous sommes en l’an 2000, le nouveau siècle pointe le bout de son nez, le bug de l’an 2000 n’a pas eu lieu et la nouvelle économie commence à taquiner sérieusement l’ancienne. Et l’année commença par un événement retentissant (à l’époque), AOL annonça vouloir racheter Time Warner, le deuxième plus gros consortium médiatique américain, pour 164 milliards de dollars. La fusion fut faite et le 11 février 2002, naquit AOL Time Warner avec sa tête Steve Case, le co-fondateur d’AOL. Je me rappelle qu’à l’époque, cette annonce avait fait l’effet d’une bombe et pour tous ceux et celles qui travaillaient dans le Net, c’était la preuve que nous avions raison d’investir notre temps et notre énergie à faire émerger cette nouvelle économie. Oui, nous étions jeunes et naïfs.

Aujourd’hui, que représente AOL, à nos yeux ? Plus grand chose. En 2009, Time Warner se sépara de la société et en 2015, elle a été rachetée par Verizon. Et même si elle continue à offrir certains de ses anciens services comme l’accès au mail, l’aventure de la plateforme s’est terminé dans l’indifférence générale.

Pourtant, en 1998, avec Compuserve, c’était le FAI vedette. Via l’app de connexion, nous avions accès à du contenu et des services beaucoup plus conséquents que ceux proposés par MSN. Même l’interface graphique était plutôt agréable, sans être révolutionnaire. Au milieu des années 90, être sur AOL, c’était vraiment le top. Puis patatras… Après le rachat de Time Warner, le manque de vision stratégique de ses fondateurs firent qu’ils loupèrent plusieurs virages technologiques, à commencer par ne pas se réinventer à l’heure de la montée de l’ADSL pour offrir des contenus plus attractifs et surtout rapides à consulter et à télécharger. En 2003, se connecter à AOL, via son bon vieux modem RTC, était devenu une sinécure.

Si AOL avait su se remettre en question au bon moment, Internet aurait offert certainement un autre visage, avec toutes les précautions d’usage que cette affirmation pose. Contrairement à MSN (et à Microsoft), AOL n’a jamais souffert d’une image négative : la communauté était bien présente, et on pouvait passer d’un univers à un autre, sans problèmes. On aurait pu tout de même se poser des questions lorsque l’entreprise racheta Netscape en 1998, qui marqua le début de la fin pour le navigateur vedette d’alors. Mais à l’époque, nous étions jeunes et naïfs (bis repetita) et le résultat fut que nous  avons dû manger de l’Internet Explorer durant quelques années.

En bref

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